Vampires et amour : résumé de la conférence organisée par la nuit fantastique à l’Alpha (Grand Angoulême) le 29 novembre 2018

SL

Comme je l’avais annoncé dans un précédent post, je suis sortie de mon repaire pour répondre à l’aimable invitation de la Médiathèque Alpha pour une conférence sur les vampires, les lycanthropes et l’amour (et l’érotisme). Un sujet que je connais sur le bout des canines ; enfin disons que les suceurs de sang m’ont accompagnée une importante partie de ma vie et règnent toujours dans ma bibliothèque.

J’ai donc eu très peu de recherche à faire, ayant déjà toute la matière disponible ; j’ai surtout passé ma préparation à pondre ce… dessin, si l’on peut appeler ainsi. Le but était d’illustrer ma présentation (le reste étant surtout composé de captures d’écran de films et d’œuvres picturales emblématiques). Cliché j’avoue, mais je me suis amusée et au final le mec ressemble à un mec et la nana au Petit Chaperon rouge.

Le 29, un long voyage sur l’autoroute jusqu’à la petite ville d’Angoulême et la superbe et très récente médiathèque où nous avons été chaleureusement accueillis. J’ai appris qu’il existait un « quart d’heure d’Angoulême » comme le « quart d’heure palois » désignant le décalage entre l’arrivée des auditeurs et le commencement du temps de parole. Voilà qui résume ma vie de doctorante. Nostalgique à souhait !

Beaucoup de monde, très intéressé par le sujet et des questions pertinentes auxquelles je ne suis pas certaine d’avoir répondu de manière satisfaisante. J’ai parlé avec mon horrible petite voix, sautant plus de passages que prévu (comme à chaque fois le texte surpasse largement le temps de parole mais que voulez-vous, les vampires c’est très hémorragique comme sujet).

La question conductrice était la suivante : à notre époque est-on toujours amoureux du vampire (auquel j’associe intentionnellement le loup-garou ou lycanthrope pour des raisons historiques et cinématographiques) ? La réponse que j’ai apportée est : oui !

Oui, la créature de la nuit, avide de sang mais aussi d’amour, un amour addictif, nous y sommes encore attachés mais dans un rapport différent et selon une médiatisation différente.

Dans l’introduction, il s’agissait d’expliquer brièvement en quoi le vampire ou la créature anthropomorphe, monstre anecdotique et creuset de superstitions liées à la sacralisation de la mort et de la vie, sont devenues des figures de l’érotisme. Il fallait pour cela en revenir aux figures antiques, essentiellement féminines ; les sirènes d’Homère, les empuses, les stryges et les lamies sont des démons qui aspirent la vitalité de leurs victimes, et qui inspirent les poètes du XIXe siècle. C’est véritablement l’entrée en littérature de ces muses obscures qui change le sens. J’ai toutefois avancé que c’est à la figure de prédateur du roman gothique que l’on doit l’avènement du vampire en prose. Si les femmes vampires comme La Fiancée de Corinthe (Johan Wolfgang von Goethe, 1797), Christabel (S. T. Coleridge, 1816), Lamia (John Keats, 1820), et plus tard des poètes symbolistes tels Baudelaire tirent leur vénéneuse beauté des monstres femelles antiques, l’homme vampire a tout du scélérat gothique. Avec Lord Ruthven, personnage du Vampyre de J. W. Polidori (1819), le vampire s’empare d’une littérature qui prolonge l’insoumission romantique dans le fantastique tel que le concevra Charles Nodier. L’on note un caractère quelque peu éthéré parlant de personnages comme Clarimonde, la vampire de Téophile Gautier (La Morte amoureuse, 1836), ou comme Carmilla de LeFanu (1872). Cette dernière est déjà celle qui annonce Dracula : dotée d’une malédiction familiale, capable de changer de forme (bien que son apparence animale est celle d’un félin non pas d’un lycanthrope traditionnel). Quand au futur patriarche des vampires engendré par Bram Stoker en 1897, il incarne le passage, le monde ancien confronté au monde post-industriel. Figure de l’exotisme, insidieux, hybride, Dracula est le premier vampire moderne. Le livre multiplie les écritures et les voix, dépeignant une société menacée de l’extérieur comme de l’intérieur et développant une peur de la contamination, de la chair comme de l’esprit.

Après Dracula, les quelques figures vampiriques qui hante une littérature de genre – le Scarabée de Richard Marsh en 1987 ou plus tard Mandragore de H. H. Ewers (1916) par exemple – se situent sur les deux plans, dans la première moitié du XXe siècle : entre alchimie et scientifisation. Ce n’est que dans les trente dernières années du XXe siècle qu’un genre vampirique à part entière s’établit. Cette littérature, réunissant aussi bien des vampires que des loups-garous, subit une évolution parallèle à un cinéma correspondant. Le cinéma vampirique du XXe siècle est largement dominé par les incarnations de DraculaNosferatu de Murnau (1922), Dracula de Tod Browning en 1931, Horror of Dracula de Terence Fisher en 1958 pour ne citer que quelques visages marquants.  

Les auteurs des trente dernières années – C. Q. Yarbro, Withley Strieber, Stephen King, Anne Rice, Poppy Z Brite,  Dan Simmons… – créent des personnages aussi bien communaux (marquant ainsi la séparation avec l’humanité) que des couples éternels traversant l’histoire. Que les créatures soient des corps contaminés par des virus, faisant ainsi écho au VIH et à la discrimination médiatique des victimes, des adolescents en quête d’identité et de plaisirs extrêmes ou des extra-terrestres immortels collectionnant les amants au fil des époques, ces monstres ultra-érotisés se font les voix  de l’individu promis à l’incertitude d’un monde passant au nouveau millénaire. J’ai surtout distingué les figures communales comme les loups-garous et vampires fonctionnant en groupe des couples hostiles à toute communauté. Après la lancée du fallout vampirique I Am A Legend (Richard Matheson, 1954) des romans comme Salem (Stephen King, 1975), Wolfen (Withley Strieber, 1978), Vamphyrii (Brian Lumley, 1988) ou Children of the Night (Dan Simmons, 1992) jusqu’au baroque Anno Dracula (Kim Newman, 1992) confrontent deux types de sociétés : celles des monstres et celles des humains, posant ainsi une problématique plus élargie. Tandis que d’autres privilégie un type d’outcast reniant tout communautarisme. L’ayant largement démontré à travers mon étude sur Anne Rice et ses Vampires Chronicles (1978 – 2016) et Poppy Z Brite (Lost Souls, 1992) ; le prédateur immortel est celui qui redéfinit les codes de la famille, de la sexualité et des institutions qui perdent leur sens dans sa condition. Ces deux auteures (mes chouchoutes de thèse) ont élaboré chacune une image du sujet qui cherche à s’écrire dans le sang : Anne Rice a révolutionné l’image du vampire en lui donnant la parole à travers plusieurs personnages portant leurs voix selon des époques différents. Quand Z Brite, si The Lost Boys (Joel Schumacher, 1987) l’a inspirée pour son sulfureux roman, ses adolescents meurtriers posent eux aussi la question de l’individualité et de l’épanouissement à l’aube imminente d’un siècle s’annonçant plus ténébreux que les ténèbres (n’en a-t-on pas la preuve chaque fichu jour ?).

Ces romans qui se tourne de plus en plus vers l’adolescence vont donc de pair avec un cinéma vampirique dont le Bram Stoker’s Dracula de 1992 marque un tournant en développant l’oeuvre au-delà de ses prédécesseurs. D’autres longs métrages explorent cet amour addictif et développent une mise en scène plus singulière sur le plan narratif (Nadja, Michael Almereyda, 1994 ; The Addiction, Abel Ferrara, 1995). Lorsque la littérature vampirique semble s’essouffler, laissant au XXIe siècle de plus en plus la place à de la bit lit pour ados et jeunes adultes (dont Twilight de Stephenie Meyer demeure la tête de file), le cinéma de l’ère digitale multiplie les figures protestataires ou néo-shakespeariennes dans des sagas comme Blade ou Underworld, d’autres voix et d’autres visions comme le suédois Morse ou le coréen Thirst explorent des terrains que l’on pensait déjà usés. Les mangas et animes japonais (Vampire Hunter D, Kawajiri Yoshiaki, 2000 ; Blood the Last Vampire, Kitabuko Hiroyuki, 2000 ; Hellsing, Kôta Hirano, 1997-2008) ré-imaginent les vampires aussi bien issus de traditions européennes que nippones. Mais ce sont surtout les séries qui s’emparent le plus efficacement (question audience) du sujet ; ainsi notes quelques titres notoires qui ont fait oublier Buffy (Joss Whedon, 1997 – 2003) comme True Blood (Allan Ball, 2008), True Blood (Julie Plec et Kevin Williamson, 2009) ainsi que ma favorite, Penny Dreadful (John Logan, 2014) dont le titre renvoie au genre de Varney le Vampyre (James Malcolm Rymer ? 1845).

En préparant le texte, je regardais avec délice l’excellente adaptation de Castlevania (Adi Shankar et Warren Ellis, 2018) et réfléchissais, comme une transition vers le virtuel, sur notre époque des remake à l’heure où l’on parle encore de refaire le film de Coppola, comme si, au fond, l’on avait épuisé le puits sanglait pour en faire surtout le véhicule d’une technicité nouvelle. La série adaptée des jeux prouvent admirablement que ce n’est pas le cas et aussi que le médium vidéoludique est à la fois le point de jonction (intermedia) et aussi le nouveau « puits sanglant » qui revigore parfois son vieux papa ciné.

Pour conclure en beauté, quelques images d’internet (IMVU notamment), des jeux de rôles sur réseaux sociaux ou encore des tchat 3D qui permettent d’incarner vampires et loups-garous. Mais quel autre média permet mieux de faire corps avec la créature imaginaire, d’embrasser ses pouvoirs, son éternel désir, sa vision du réel, que le jeu vidéo ? Des titres comme Vampire the Masquerade Bloodlines (Troika, 2004) survolent un historique du vampirisme à travers la vision d’une jungle urbaine à deux visages, explorant le fantasme dans son horreur comme dans sa volupté. D’autres comme la série de Konami, Castlevania explorent surtout la figure du héros pris entre deux mondes, torturé à souhait et solitaire dans un univers réinventant les mythes.

La virtualité redéfinissant les interactions aux autres, l’image de l’individu et son rapport aux médias, n’est-ce pas là une intéressante ouverture sur la vampirisation que nous connaissons tous et à laquelle nous nous adonnons, l’écran pour principal instrument de « contamination » mais aussi de transmission ?

Quelques questions avant de rendre le micro ainsi qu’un échange pertinent avant de reprendre, de nuit, le chemin du retour. Une route vide, une nuit calme et une énergie déclinante mais maintenue par la satisfaction d’une telle rencontre. Une fois de retour dans l’Interface, j’ai pu me jeter sur ma « terre consacrée » pour régénérer ce corps et ouvrir les yeux, le lendemain, vers une nouvelle histoire.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s