Exercice de Stephen King partie 02.

Il ouvrit la porte de sa chambre ; son univers avant qu’il ne l’abandonne pour devenir un être double. Lumière. Tout était en place, méticuleusement protégé de la poussière par une mère dont les meubles et les divers petits objets semblaient avoir capté les soupirs de regrets, les larmes retenues.

Sur son bureau, son vieil ami informatique, aux pièces combinées par ses propres soins, repose avec une étrange dignité. Vide, mais point mort. Cette fenêtre sur l’extérieur, Dick l’avait toujours considérée comme un moyen de fermer la porte ; il n’avait jamais connecté son ordinateur à internet.

Dans une des cavités des étagères en placage crème anglaise, son trésor vidéoludique ; que des titres de jeux d’horreur, classé par ordre alphabétique. Dick sentit les larmes lui monter aux yeux mais n’osa pas en rechercher la cause. Il pensait soudainement à sa mère, celle qui autrefois s’inquiétait de ce que les jeux vidéos étaient en train de faire de son fils. Il la voyait reclasser ces mêmes jeux avec un désespoir nostalgique. Comme Dick, sa mère avait dû passer l’attrape-poussière ici pendant de longues minutes, dévorée par la certitude inaltérable que l’irréversible ne se cachait plus dans ces boîtiers rectangulaires, et leurs voyages dans des cercles infernaux sans véritable conséquence. Comme lui, elle avait su que le seul mot traduisant le vrai danger, celui auquel l’on ne peut échapper en pressant une simple touche, était un prénom féminin, le plus ordinaire de tous les prénoms…

Son prénom à elle, Dick l’avait avalé comme un ver ; celui-ci s’était logé dans ses entrailles, y faisant pousser une forêt gluante et démoniaque.

L’amertume et la douleur de sa mère ondulaient dans l’air de sa chambre. Il entendait ses pensées ; Pourquoi, grand Dieu ? Pourquoi n’ais-je pas voulu reconnaître ? Je l’ai si longtemps poussé dehors… Comme tous les mères… On les pousse toujours à jouer dehors, pour prendre l’air, pour renouer avec la nature, apprendre la vie avec une femme…

Et Dick avait fini par aller jouer dehors. Dans ce parc…

Il l’avait rencontrée ici, à deux pas de chez lui. Elle apportait avec elle l’odeur hybride de la nature, l’aura ancienne du charognard de la nuit des temps.

Il l’avait vue approcher ; une longue femme aux courbes et aux angles de biche. Les biches sont très, très érotiques, n’est-ce pas Dick ? Non. Ce n’était pas ce qui lui avait plu chez elle. Ni même cette puanteur bizarre qui avait fini par l’exciter comme un âne. C’était son regard de loup qui l’avait embrasé, et puis ses dents… Il voulait disparaître sous ses dents.

L’odeur manqua de l’étrangler, tandis qu’il levait lentement les yeux du vide vers l’écran plat de son ordinateur.

Une onde colorée se déplaçait sur la surface aveugle, rapprochant le centre vivant de l’odeur. Une onde pâle, encadrée par une texture sombre, s’approchait par derrière. Et mille bêtes improbables voletèrent comme un halo autour de Dick.

Sur le miroir quasi opaque de l’ordinateur, elle se matérialisait enfin, par dessus son épaule. Son visage était toujours le même qu’aux débuts, quand elle s’était approchée de lui : un masque placide qu’il suffisait de retirer pour découvrir Le Grand Dieu Pan…

« Dick… », avait-elle murmuré.

Les mains puissantes, habituées à porter son propre poids – car c’était bien de cette façon qu’elle se déplaçait presque toujours, à quatre pattes – plantèrent ses ongles dans la chair déjà rigide des épaules de Dick. Un menton se frotta contre lui, tandis que les pattes de la bête exploraient à nouveau, retrouvant le sillon de leur marque sur le torse secoué de tremblements.

« Dick. Je suis revenue. Pour toi, pour Nell. Je vais nous ramener chez nous, dans le pays sylvestre. Tu te rappelles Dick mon amour ? Nous ne pensions jamais à rien. N’était-ce pas mieux ? »

Le museau de Jane grandissait à mesure qu’elle le pressait contre la nuque d’un Dick qui aurait dû être changé en statue de marbre, si seulement le réel se déroulait comme dans les jeux vidéos ou ces contes de fées à la con… Au lieu de cela, il sentit les babines grossir entre ses omoplates et exhaler un souffle inhumain qui lançait des arabesques de chaleur jusqu’au creux de ses reins.

Il songea à se maudire, lui et l’homoncule qui se durcissait dans son pantalon. Mais il était dépourvu de toute autre envie, comme avant… Tout son corps parlait à sa place, devenait un concert de chants dont il ne pouvait qu’approuver la philosophie mélodieuse et terriblement vraie. Ces chants païens occultaient toute sentence, toute rhétorique, toute raison.

La vérité était là, se manifestant dans sa chair vacillante. En cinq années passées avec Jane, seuls sept jours cruciaux avaient mis fin à cette nuit des temps délicieuse qu’était leur relation, sept jours pendant lesquels, face aux propres mains en sang de Dick, la mélodie s’était tue.

« Reviens Dick. Reviens à moi. Nous pourrons jouer avec la vie comme avant. C’est pour cela que la vie est faite. Ton corps l’a toujours su. Je vais t’aider à l’écouter… »

Et c’était ce qu’il désirait ; qu’elle le replie de sa magie dans son propre corps.

Dick tomba, comme une feuille, ou peut-être était-ce son âme qui s’était évanouie. Il rit de l’intérieur de savoir cette insignifiante fumée lui couler par les oreilles.

Les yeux fermés, il vivait, et sentait le monstre reprendre sa forme originelle au-dessus de son corps vaincu. Il sentait la douceur odorante de la fourrure le couvrir comme elle avait protégé, dans les temps immémoriaux, les voyageurs égarés et trompés par la civilisation.

Jane était la femme, le créateur. Il avait eu le privilège d’être sa proie et il en ressentait de la fierté dans ce silence de son âme.

Il avait toujours fui, d’une manière ou d’une autre, dans la vie ou dans le virtuel. Elle le ramenait enfin aux pans du monde, dans la profondeur humide et boueuse où il pourrait s’effacer et revenir à l’état de virginité absolue. Elle, vérité, l’absorbait.

Dick était heureux. Elle lui pardonnait. Elle avait limé les barreaux de sa cage blanche pour ça.

C’était la réalité, les contes, son père, les jeux vidéos. Il n’y avait plus qu’à s’y plier.

Dick sentit sa poitrine se soulever, sa pomme d’Adam saillir, son corps entier se courber, s’offrir à la louve qui le lavait de sa langue poreuse et chargée de millions d’années de sagesse.

Lorsque les crocs se plantèrent dans sa pomme d’Adam comme dans une cerise mûre et que le riche suc se déversa, le miroir vola en éclats, et Dick embrassa la vérité.

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